Louis XIV - Domaine public

Le mystère de la Mauresse de Moret

L’histoire de France renferme de nombreux secrets souvent inavouables. Complots, intrigues, infidélités, disgrâces, favorites et courtisans … la vie à la cour du roi n’était pas de tout repos.
De nombreux enfants naissent hors mariage, fruits d’amours défendus. Lorsque ces enfants appartiennent à la lignée royale et peuvent prétendre à un rang supérieur voire au trône, ils deviennent parfois gênants et sont écartés d’une manière ou d’une autre.

Si l’histoire de l’Homme au Masque de Fer mort à la Bastille après 34 ans d’incarcération dans différentes prisons a fait l’objet de nombreuses hypothèses et est devenue un thème récurrent de romans et films, celle de la Mauresse de Moret est bien moins connue.

Nous vous proposons aujourd’hui de découvrir les différentes théories concernant les origines et l’identité de cette religieuse qui a passé sa vie au couvent de Moret-sur-Loing.

Un peu d’histoire

Nous sommes en 1695, sous le règne du « Roi Soleil », lorsqu’une jeune femme entre au couvent des Bénédictines Notre-Dame-des-Anges de Villechasson-Moret, une petite localité située en Île-de-France, en bordure de la forêt de Fontainebleau, et donc non loin du château fréquenté régulièrement par la cour de Louis XIV.
Elle devient religieuse sous le nom de « sœur Louise-Marie de Sainte-Thérèse » mais il est probable qu’avant de prononcer ses vœux, elle était déjà pensionnaire dans le même couvent. Elle termine sa vie entre les murs du couvent en 1731.

Jusque là, rien de bien spécial si ce n’est la couleur foncée de la peau de la jeune nonne dont on ne sait strictement rien. Quelle est sa date de naissance ? Qui sont ses parents ? Rien n’est mentionné.

Alors pourquoi celle qu’on surnomme déjà la Mauresse de Moret (parfois orthographiée Moresse de Moret) reçoit autant de visites de la part de Louis XIV, de ses enfants et petits-enfants et des proches de la famille royale dont Madame de Maintenon, épouse « secrète » du roi, qui assiste à sa prise de voile ? Pourquoi le roi lui octroie une confortable pension à vie ?
Pourquoi sa naissance est entourée de tant de mystères ?
Plusieurs théories sont avancées pour répondre à ces différentes questions.

Les « Maures »

Avant de se pencher sur ces différentes hypothèses, rappelons l’origine du surnom de la religieuse.

Les premières personnes de couleur arrivent en France bien avant à l’époque des colonies et de l’esclavagisme.
En effet, lorsque les califes musulmans de la dynastie des Omeyyades envahissent l’Europe et notamment le royaume wisigoth qui s’étend sur une grande partie de la péninsule ibérique et du sud de la France, de nombreux Africains du Nord combattent à leurs côtés.
Les Français entrent donc en contact avec ces hommes à la peau mate et de confession musulmane surnommés Maures ou Sarrazins dès le 8ème siècle. Une partie de ces guerriers valeureux s’installent en France et fondent des familles mixtes. A cette époque, la cohabitation ne pose pas de problème.

Par la suite, le terme « Maure » désigne toute personne à la peau sombre et englobe aussi bien les Noirs d’Afrique que les Arabes et même les Amérindiens. C’est donc tout naturellement que l’unique religieuse noire du couvent de Moret est appelée Mauresse.
Il faut également préciser qu’à cette époque le fait d’accueillir une personne de couleur dans une communauté religieuse est exceptionnel.

La fille adultérine de Louis XIV ?

Le roi de France Louis XIV est connu pour avoir eu bon nombre de maîtresses. Il impose même certaines d’entre elles à la cour, en qualité de dames de compagnie de son épouse, Marie-Thérèse d’Autriche.
Il ne se cache pas pour courtiser et attirer dans son lit de nombreuses dames de la noblesse française mais également des filles de condition modeste, notamment des servantes. Il prend comme amantes aussi bien des jeunes filles célibataires que des femmes mariées. De nombreux bâtards naissent bien entendu de ces amours. Certains d’entre eux ont par ailleurs été légitimés.

On ne découvre cependant aucune maîtresse noire dans cette longue liste.
Qui serait alors cette femme qui aurait donné au moins une fille à Louis XIV et dont l’histoire ne fait nulle mention ?
Il y avait bien des femmes noires à la cour du roi de France Henri IV, grand-père de Louis XIV, mais plus aucune n’est signalée sous le règne du Roi-Soleil.
Il n’est cependant pas exclu qu’il ait entretenu une relation avec une comédienne à la peau sombre.
En effet, une fillette de couleur avait été vendue à un comédien de Louis XIII afin d’interpréter le rôle d’une « sauvagesse ». Cette petite fille devenue femme a très bien pu attirer l’attention de Louis XIV, grand amateur de pièces de théâtre.
Il aurait donc pris soin de sa fille illégitime en lui permettant de couler des jours paisibles au couvent grâce au versement d’une généreuse pension.

Les documents notariaux qui auraient pu nous éclairer sur les origines de Louise-Marie-Thérèse ont malheureusement été volés vers 1866 par un certain Sollier, probablement un collectionneur qui avait auparavant consulté les archives concernant la Mauresse. L’enregistrement des actes disparus apparaît cependant dans un répertoire des archives de Seine-et-Marne.

De plus, le portrait de la Mauresse de Moret aujourd’hui visible au musée de Menton était accompagné d’un dossier malheureusement vide. Seule une inscription datée du milieu du 18ème siècle est encore lisible sur la chemise : « Papiers concernants La Moresque, fille de Louis 14». Les documents qui étaient autrefois consignés dans le dossier et qui provenaient probablement du couvent détruit à la Révolution ont été retirés alors qu’ils se trouvaient dans les archives de la bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris.

La fille de Louis XIV et de son épouse Marie-Thérèse d’Autriche ?

L’hypothèse la plus fréquemment avancée au 17ème siècle est que la Mauresse de Moret est une fille légitime de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche, son épouse. N’oublions pas qu’à cette époque la génétique n’est pas connue et que la découverte des lois concernant l’hérédité n’interviendra que près de deux siècles plus tard.
Les prénoms de la Mauresse, Louise-Marie-Thérèse, étayent cette thèse pourtant invraisemblable puisqu’elle porte les noms des deux souverains.

Dans les mémoires du duc et pair de France Louis de Rouvroy de Saint-Simon(Tome 2, chapitre 4), on peut lire :

À propos de confiance du roi et de ses domestiques intimes, il faut réparer un autre oubli. On fut étonné à Fontainebleau cette année qu’à peine la princesse (car elle ne fut mariée qu’au retour) y fut arrivée; que Mme de Maintenon la fit aller à un petit couvent borgne de Moret où le lieu ne pouvait l’amuser, ni aucune des religieuses dont il n’y en avait pas une de connue. Elle y retourna plusieurs fois pendant le voyage, et cela réveilla la curiosité et les bruits. Mme de Maintenon y allait souvent de Fontainebleau, et à la fin on s’y était accoutumé. Dans ce couvent était professe une Mauresse inconnue à tout le monde, et qu’on ne montrait à personne. Bontems, premier valet de chambre et gouverneur de Versailles, dont j’ai parlé, par qui les choses du secret domestique du roi passaient de tout temps, l’y avait mise toute jeune, avait payé une dot qui ne se disait point, et de plus continuait une grosse pension tous les ans. Il prenait exactement soin qu’elle eût son nécessaire, et tout ce qui peut passer pour abondance à une religieuse, et que tout ce qu’elle pouvait désirer de toute espèce de douceurs lui fût fourni. La feue reine y allait souvent de Fontainebleau, et prenait grand soin du bien-être du couvent, et Mme de Maintenon après elle. Ni l’une ni l’autre ne prenaient pas un soin direct de cette Mauresse qui pût se remarquer, mais elles n’y étaient pas moins attentives. Elles ne la voyaient pas toutes les fois qu’elles y allaient, mais souvent pourtant, et avec une grande attention à sa santé, à sa conduite et à celle de la supérieure à son égard. Monseigneur y a été quelquefois, et les princes ses enfants une ou deux fois, et tous ont demandé et vu la Mauresse avec bonté. Elle était là avec plus de considération que la personne la plus connue et la plus distinguée, et se prévalait fort des soins qu’on prenait d’elle et du mystère qu’on en faisait, et quoiqu’elle vécût régulièrement, on s’apercevait bien que la vocation avait été aidée. Il lui échappa une fois, entendant Monseigneur chasser dans la forêt, de dire négligemment: « C’est mon frère qui chasse. » On prétendait qu’elle était fille du roi et de la reine, que sa couleur l’avait fait cacher et disparaître et publier que la reine avait fait une fausse couche, et beaucoup de gens de la cour en étaient persuadés. Quoi qu’il en soit, la chose est demeurée une énigme.

Lecture : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7037d?rk=278971;2

La couleur sombre de la fillette doit donc s’expliquer d’une manière ou d’une autre sans mettre en doute la fidélité de la reine. On parle donc d’une conséquence de la passion excessive de Marie-Thérèse pour le chocolat, d’un regard « appuyé » d’un page noir en direction de la reine pendant sa grossesse voire d’un mouvement de peur de la souveraine qui aurait eu les « sangs tournés ».
Concernant le regard du page, le roi se serait exclamé que celui-ci devait « être bien pénétrant » !

En se basant sur la date de naissance de l’enfant, la Mauresse pourrait être la seconde fille du couple royal, Marie-Anne de France, née au palais du Louvre le 16 novembre 1664. De nombreux témoins qui ont assisté à l’accouchement de la reine affirment que l’enfant est bien noire. Des rumeurs circulent alors sur la couleur de peau du nourrisson et sur une possible infidélité de la reine.
Un médecin avance l’hypothèse que l’enfant est devenue noire suite à des convulsions et à un manque d’air durant l’accouchement. Dès lors, Marie-Anne ne serait pas noire mais cyanosée.

L’enfant est déclarée morte le 26 décembre de la même année. On raconte cependant que Marie-Anne aurait en réalité survécu et aurait été cachée aux yeux de tous ce qui expliquerait à la fois son éloignement et les fréquentes visites de la famille royale au couvent. De plus, la religieuse parlait du dauphin en disant « mon frère ».

La fille adultérine de Marie-Thérèse d’Autriche ?

Si la reine a réellement donné naissance à une fille à la peau noire, celle-ci pourrait-elle être le fruit des amours adultérines de Marie-Thérèse et d’un homme de couleur ?
Or, la reine d’origine espagnole est croyante voire bigote et est considérée comme fidèle et même amoureuse de son époux. Comment croire qu’elle le trompe et avec un homme de couleur qui plus est ?
De plus, la jeune femme n’est jamais seule. En effet, les reines de France se doivent de vivre « en public » et leurs dames de compagnie ne les quittent jamais. Les accouchements ont également lieu devant des témoins afin de garantir la légitimité des héritiers du roi.
Il semble dès lors peu crédible que Marie-Thérèse ait eu l’occasion de prendre un amant sans éveiller de soupçon.
Et pourtant, à cette époque, un page noir, probablement un nain, appelé Nabo vit bien à la cour de Louis XIV. Il a été ramené d’Afrique et donné en cadeau à la reine, peut-être par François de Vendôme, duc de Beaufort.
De là à penser qu’il est le père biologique de l’enfant, il n’y a qu’un pas. On tente bien d’expliquer au roi qu’il a suffi d’un regard du page en direction de la reine pour que l’enfant qu’elle porte devienne noir.
Toujours est-il que Nabo disparaît quelques jours à peine après la naissance de l’enfant. Simple coïncidence ?

Ce qui est troublant c’est que dans les premiers jours qui suivent l’accouchement de la reine, il n’est nulle question d’une enfant noire dans les lettres que les ambassadeurs étrangers présents à la cour de Louis XIV adressent à leurs souverains. Or, il est bien certain que les diplomates et espions s’en seraient donné à cœur joie si la fillette avait bien été métissée d’autant plus que l’Angleterre comme le pape auraient pu en profiter pour dénigrer leur « ennemi ».

Plus étrange encore, comment imaginer que le roi aurait versé une pension et aurait rendu visite à la fille illégitime de son épouse ? Comment croire que Louis XIV aurait pardonné l’infidélité de Marie-Thérèse et aurait permis à ses propres enfants de rencontrer cette demi-sœur à la peau si sombre ? Cela semble peu crédible voire impossible.

Certaines thèses soutiennent que la religieuse était une jeune orpheline, filleule du couple royal ou fille d’un couple de serviteurs noirs confiée aux bons soins de Madame de Maintenon.
Il n’est certes pas impossible que ces hauts personnages aient fait preuve de générosité envers un enfant mais probablement pas de manière aussi démesurée.

Aujourd’hui encore, la Mauresse de Moret garde tout son secret. L’explication la plus plausible est qu’elle est une fille illégitime de Louis XIV. En effet, quelle autre ascendance aurait poussé la famille royale, y compris Madame de Maintenon, à s’occuper de cette manière de la jeune religieuse, allant jusqu’à lui allouer une rente importante ?

Dorothée

Il faut également signaler que Louis XIV verse une pension à une autre religieuse noire, Dorothée, qui a pris le voile au sein du couvent des Ursulines d’Orléans.
Dorothée et Louise-Marie-Thérèse seraient elles sœurs ou demi-sœurs ? Rien ne confirme ni n’infirme cette thèse.
Les noms des deux religieuses et le versement de leurs pensions apparaissent bel et bien dans les archives de la « Maison du Roi » et non dans celles de la « Maison de la Reine ». De plus, le Roi ordonne de « prendre soin » de Dorothée en précisant qu’il paiera toute « charge passée ou à venir ».
Enfin, lorsque Dorothée séjourne brièvement dans un couvent de Paris en 1700 ce qui permet au roi de lui rendre visite, il fait escorter la religieuse par Landais de Montroy, grand officier de la Maison militaire royale, ce qui prouve son importance.

L’attention portée à ces filles noires par Louis XIV est d’autant plus étrange que c’est sous règne qu’est promulgué le « Code Noir » interdisant notamment tout mariage entre les Blancs et les Noirs considérés comme des esclaves.

Portrait de la Mauresse de Moret

Le portrait de la Mauresse qui appartient depuis 1869 au Musée municipal de Melun est probablement l’œuvre de Pierre Gobert, peintre à la cour du roi et père d’une religieuse retirée également dans le couvent de Moret.

Plus de trois siècles après l’entrée au couvent de Louise-Marie-Thérèse, le mystère entourant sa naissance reste entier. A chacun de se forger une opinion en l’absence de tout document permettant de confirmer ou non son ascendance royale.

Le mystère de la Mauresse de Moret
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