Propriano, Corse - @Claude Garnier via Communes.com

Sartene, berceau de la Corse

Lorsque nous parlons de mégalithes, c’est bien souvent en pensant aux sites bretons dont les célèbres alignements de Carnac ou encore le menhir brisé de Locmariaquer.
Et pourtant la Bretagne est loin d’être la seule région de France à posséder ces témoins du Néolithique.
Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir deux sites incontournables de la préhistoire Corse, Palaghju et Filitosa situés respectivement à Sartène et à Sollacaro.

Un peu de géographie

Sous-préfecture de la Corse-du-Sud, Sartène est une petite ville de montagne située à une dizaine de kilomètres du port de Propriano et du golfe de Valinco parfois appelé golfe de Propriano. Le site préhistorique de Palaghju fait partie de cette commune. On y accède en empruntant la D48 en direction de Tizzano, au sud-ouest de la ville.
C’est dans le golfe de Valinco, à hauteur d’Olmeto, que se jette le Taravo, un fleuve côtier qui prend sa source sur le territoire de Palneca.
Sollacaro bâtie à flanc de colline dans la vallée du Taravo, à quelques kilomètres de Sartène, domine le petit hameau de Filitosa, sur le territoire de Sollacaro.

Un peu d’histoire

Les plus anciens vestiges découverts en Corse à l’heure actuelle date du Mésolithique, une période de transition entre le Paléolithique et le Néolithique. L’absence de traces d’occupation plus anciennes n’exclut cependant pas une arrivée des hommes dès le Paléolithique mais rien ne vient confirmer cette hypothèse.
Le Mésolithique se caractérise par un bouleversement climatique et donc environnemental. En effet, nous sommes à la fin de la dernière période glaciaire, la glaciation de Würm. Pendant cette glaciation, le niveau des mers a fortement baissé ce qui a permis à certaines parties du monde habituellement submergées d’apparaître. C’est ainsi que les hommes et les animaux ont pu utiliser ces passages pour voyager d’un continent à l’autre.
Les hommes sont alors nomades et suivent les troupeaux de grands mammifères comme le mammouth, le rhinocéros laineux, le bison, le renne, le lion des cavernes, … constituant la « mégafaune ».
Le réchauffement climatique débute 21.000 années avant notre ère dans l’hémisphère nord et atteint l’hémisphère sud deux millénaires plus tard.
Pendant ce temps, l’Homo Sapiens arrivé en Europe du Sud par le Proche-Orient en profitant de la glaciation vers 45.000 avant notre ère cohabite avec les Néandertaliens. Ces derniers disparaissent peu à peu pour des raisons encore hypothétiques (changement d’environnement, épisode volcanique, épidémie, assimilation des Néandertaliens dans la population de l’Homo sapiens, ….).
Malgré quelques « rechutes », le réchauffement s’installe en Europe ce qui entraîne une reforestation de nombreuses régions et la disparition des grands animaux au profit d’une faune mieux adaptée au climat et à la végétation. Les hommes qui profitent de ressources plus abondantes deviennent semi-nomades et utilisent les mêmes abris saisonniers, année après année.
Le Paléolithique prend fin et cède donc la place au Mésolithique.
Progressivement, le mode de vie se transforme, les hommes utilisent de nouvelles techniques leur permettant de perfectionner leur outillage et leur armement.
C’est probablement durant cette période, au cours du 9ème millénaire avant JC, que la Corse est pour la première fois occupée. L’étude des sites mésolithiques de l’île et plus particulièrement des sépultures et de l’industrie lithique a révélé de fortes similitudes avec les gisements préhistoriques de la péninsule italienne. Il est donc vraisemblable que le peuplement de l’île ainsi que celui de la Sardaigne se sont faits suite à une migration de peuples venus de l’ouest de l’Italie en traversant la mer Tyrrhénienne.
En raison de son insularité, la Corse n’est pas habitée de façon permanente avant le Néolithique. En effet, la colonisation d’une île demande l’installation d’une population assez nombreuse ce qui ne semble pas avoir été le cas en Corse durant le Mésolithique. Il est probable que l’île a été habitée par une succession d’hommes venus du continent mais sans réelle colonisation et donc sans naissance d’une culture spécifique.
On admet généralement que le début du Néolithique correspond à l’apparition de l’agriculture ce qui explique que les dates varient fortement d’une région du monde à l’autre.
C’est le Proche-Orient qui « ouvre le bal » vers 8.500 avant notre ère. La domestication et l’élevage des animaux ainsi que la culture de céréales et, dans un second temps, de légumineuses se répandent progressivement en Europe au gré des migrations.
En Corse, le peuplement s’accélère au cours du 4ème millénaire avant l’Ère commune et, en même temps que l’agriculture, on assiste à la naissance des premiers villages bâtis par des communautés désormais sédentaires.
Les influences des peuples méditerranéens se font encore sentir notamment dans la production de céramique et dans les rites funéraires mais on peut déjà parler d’une première identité culturelle propre à la Corse.

Le mégalithisme

Un phénomène culturel important se développe durant le Néolithique. Le mégalithisme fait en effet son apparition dans la plupart des régions du monde sans qu’on ait réussi à démontrer un lien entre les différents sites. Si ces immenses pierres présentent de nombreuses différences de formes et d’ornements, leur existence est attestée en Asie, en Afrique, en Amérique et surtout en Europe.
Les théories les plus farfelues ont été avancées pour expliquer cette présence…. on a même parlé de pistes d’atterrissage pour OVNI.
En Bretagne, le nombre de ces mégalithes est particulièrement important. Ils sont à l’origine de nombreux de ces contes et légendes dont les Bretons sont si friands. Devenus maisons des fées, des géants et des korrigans ou autels pour le Diable, ces lieux magiques font toujours partie des traditions populaires.
A l’heure actuelle, les explications les plus plausibles font état d’une fonction religieuse, funéraire, astrologique ou astronomique des menhirs, dolmens, cromlechs et cairns mais le débat reste ouvert.

Les statues-menhirs

La France possède de nombreux exemplaires de mégalithes érigés approximativement entre 7.000 et 2.500 ans avant notre ère. Si la plupart des pierres sont brutes ou grossièrement taillées, certaines d’entre elles ont été décorées soit à l’époque de leur « création » soit ultérieurement. Les chrétiens se sont bien souvent réappropriées les pierres dressées et il n’est pas rare d’y découvrir des croix gravées.
Une partie des menhirs sont sculptés afin de leur donner une forme anthropomorphique. On parle alors de statues-menhirs ou de stèles anthropomorphes.
En France, ces « statues » sont réparties en quatre groupes :

  • Le Rouergue comptabilise approximativement 120 statues-menhirs en grès érigées au 3ème millénaire avant notre ère. Elles représentent des hommes et des femmes se différenciant par leurs attributs (armes, bijoux, coiffures, …)
  • Le Gard et l’Hérault forment le groupe « Garrigues » et comptent une quarantaine d’exemplaires de statues aux traits assez rudimentaires datant de la fin du Néolithique.
  • La Provence possède une trentaine de statues-menhirs caractérisées parfois par une forme en triangle comme la célèbre stèle de Lauris-Puyvert.
  • Enfin, la Corse est prolifique dans ce type de menhirs puisque l’île en possède plus de 800 exemplaires dont certains sont particulièrement ouvragés. Palaghju et Filitosa sont les principaux sites préhistoriques de l’île possédant des statues-menhirs.

La découverte de statues-menhirs dans la région de Sartène

Nous sommes en 1889 lorsque Étienne Michon, membre de l’École française de Rome (Institut français de recherche en histoire, en archéologie et en sciences humaines et sociales) et du Musée du Louvre s’intéresse aux pierres retrouvées à Palaghju, sur le territoire de la commune de Sartène.
Il en dénombre alors une soixantaine.
Le site est ensuite oublié pendant plusieurs décennies. A cette époque, la préhistoire corse est en effet loin de déchaîner les passions.
En 1946, c’est au tour de Charles-Antoine Cesari de remarquer de mystérieux vestiges sur un terrain de 50 hectares qu’il défriche à Filitosa, près de Sollacaro.
Cinq grandes statues de granite sont couchées et dissimulées dans la végétation. Très vite, il comprend qu’il a fait une découverte capitale et en informe le directeur des Archives départementales de la Corse, Pierre Lamotte. Celui-ci vient sur place en 1949 et, lui aussi, il se rend compte qu’il est devant un site important.
Il faut cependant encore attendre quelques années pour que les choses bougent.
Pilote de chasse émérite durant la Seconde Guerre mondiale, Roger Grosjean originaire de Châlon-sur-Saône s’intéresse à la préhistoire ce qui lui permet de côtoyer les plus grands noms de l’archéologie dont l’Abbé Breuil célèbre pour ses études de l’art pariétal.
En 1954, il est nommé au sein du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et est chargé de recenser les sites préhistoriques corses afin d’établir une chronologie de l’occupation de l’île.
C’est pour cette raison qu’il se rend à Filitosa qui n’a toujours pas bénéficié de la moindre fouille. Après neuf ans d’attente depuis la découverte des premiers menhirs, le site va enfin faire l’objet d’une campagne archéologique en 1955 avec l’accord de Cesari.
Parallèlement, Roger Grosjean ouvre une trentaine d’autres chantiers archéologiques en Corse, dont celui de Palaghju. Grimpant les échelons grâce à son travail minutieux, l’archéologue devient directeur de recherche au CNRS et fonde le Centre de préhistoire corse qui deviendra plus tard le « Musée départemental de préhistoire corse et d’archéologie de Sartène ».
Il décède malheureusement en 1975, à l’âge de 54 ans, après avoir permis à la préhistoire corse de sortir de l’ombre.

Les fouilles à Filitosa

Filitosa bénéficie donc en 1955 de la première campagne de fouilles dirigées par Roger Grosjean.
Dans son livre « La Corse avant l’Histoire » , celui-ci décrit avec soin les vestiges laissés par la civilisation qui nous a laissé de remarquables mégalithes, des statues-menhirs spécifiques de la Corse. Pour lui, ces statues qui ont la forme de guerriers armés représentent les « Shardanes », un Peuple de la Mer. Il établit en effet une comparaison avec les menhirs de Filitosa et les bas-reliefs égyptiens narrant la guerre opposant la flotte égyptienne aux navires des Philistins et des Shardanes aux alentours de 1.190 avant notre ère.
Il en conclut que les Shardanes ont vécus en Corse vers la même époque.
Si cette parenté n’est pas établie, il est certain que les statues-menhirs retrouvés dans la région de Sartène sont exceptionnels car il s’agit des premiers exemples de statues aussi réalistes retrouvés en Europe occidentale.
Dès le début des fouilles, les archéologues sont persuadés qu’ils ont fait une découverte exceptionnelle malgré le scepticisme de la communauté scientifique et des autochtones. Ce scepticisme , ce désintérêt de la part des autorités aboutissent à un refus de subsides au début des années 1960 et c’est Cesari en personne qui engage ses propres fonds pour poursuivre les recherches.
L’acharnement de Grosjean et de Cesari porte ses fruits comme en témoignent les nombreux vestiges découverts à Filitosa et qui sont aujourd’hui exposés au musée archéologique.
En réalité, le tourisme en Corse démarre tardivement et il faut attendre les années 1970 pour que Filitosa obtienne enfin le succès qu’il mérite.
En 1980, le site est classé Monuments Historiques et devient un « incontournable » de la Corse. Les descendants de Charles-Antoine Cesari reprennent le flambeau à sa mort, en 1984. Le terrain familial est désormais aménagé afin de recevoir les nombreux visiteurs tout en respectant l’environnement et en protégeant ce fabuleux patrimoine des dégradations.
Un tout nouveau musée archéologique ouvrira ses portes en 2020.
Les statues-menhirs de Filitosa gardent une grande part de mystère mais il semble certain que des premières pierres ont été dressées à cet emplacement durant le 4ème millénaire avant notre ère, pour une raison inconnue (bornes, symboles phalliques, rite funéraire, …?).
Ces menhirs auraient ensuite été sculptées et gravées afin de leur donner une forme anthropomorphique vers la fin du 2ème millénaire. Ces fiers guerriers portent des casques, des cuirasses ainsi que des armes évoquant pour Grosjean les Shardanes. D’autres hypothèses ont cependant été avancées et notamment celle de la représentation de chevaliers prêts à défendre leur île qui ont donné son nom au « Menhir U Paladinu » retrouvé à Serra-di-Ferro également dans la région de Sartène.

L’occupation de Filitosa

Les différentes études ont confirmé que la région de Sartène a été occupée sur une très longue période, du 9ème millénaire à la période romaine, probablement grâce à un environnement fertile et la présence d’abris naturels qui ont servi d’habitat durant le Mésolithique.
Les hommes s’établissent à Filitosa au cours du 6ème millénaire, une époque où ils vivent encore de la chasse et de la cueillette. Petit à petit, ils découvrent de nouvelles techniques, embellissent leurs poteries ou offrent aux défunts une sépulture plus complexe.
Comme dans toute la Corse, c’est au IVème millénaire avant JC que l’agriculture fait son apparition à Filitosa, en même temps qu’une nouvelle organisation de la société et la construction de villages et lieux cultuels.
Alors que la civilisation du mégalithisme amorce son déclin, le site de Filitosa continue à être occupé et il n’est donc pas étonnant d’y retrouver les ruines de deux « torre ou tours », à ne pas confondre avec les « tours génoises » beaucoup plus tardives.
Les archéologues ont découvert deux monuments de forme circulaire ainsi qu’une muraille cyclopéenne (en gros blocs de pierre entassés), témoins de l’existence d’habitats protégés appelés « Castelli » et datant de l’âge du bronze. Ils appartiennent donc à la civilisation torréenne.
La fonction de cet ensemble reste elle aussi mystérieuse. Il est tout aussi possible qu’il ait servi de lieu de culte, d’entrepôt pour les récoltes ou de refuge pour la population habitant dans un village situé au pied de la structure en cas de conflit.
Parallèlement, les hommes deviennent habiles dans le travail des métaux et sculptent les menhirs.
A l’âge du fer, durant le 1er millénaire avant notre ère, les techniques et les rituels se perfectionnent tandis que les anciens abris sont réaménagés afin d’offrir une meilleure protection.

Palaghju

Comme nous l’avons vu précédemment, le site de Palaghju est déjà connu alors que tout le monde ignore encore l’existence de celui de Filitosa.
C’est cependant Roger Grosjean qui va là aussi lui donner toute son importance. Le site est fouillé entre 1964 et 1968 ce qui permet de dénombrer 255 mégalithes ainsi que trois menhirs-statues. Palaghju possède donc la plus importante concentration de menhirs de la Corse et même du pourtour méditerranéen.
Le site est protégé depuis 1974 suite à son classement aux Monuments historiques.
Il fait actuellement partie d’une propriété privée.

La visite

La visite du site de Filitosa nous plonge dans le monde fascinant de la préhistoire Nous y découvrons les témoins de ces civilisations qu’on surnomme « primitives » mais qui ont réussi à nous léguer des œuvres d’une grande précision.
Le site est accessible de début avril à fin octobre entre 9hr et le coucher du soleil.
Il est recommandé de s’équiper de chaussures de marche et d’un chapeau mais le terrain est relativement facile d’accès et la visite est donc possible même pour les personnes moins valides.
La durée approximative de la visite est d’une heure.
Il est interdit de pique niquer, de fumer, de détériorer le site (environnement et statues) ou de courir sur le site. En revanche, les animaux tenus en laisse sont les bienvenus.
Il est possible de se rafraîchir, de se reposer et de se restaurer dans le bar-restaurant-glacier situé près de l’accueil du site.
Il n’est pas nécessaire de réserver les visites de groupe mais il est possible de profiter d’une visite guidée en faisant la demande par mail : contact@filitosa.fr .

Station préhistorique de Filitosa
20140 Sollacaro
Corse-du-Sud
Tel : 04 95 74 00 91
Mail : contact@filitosa.fr

Profitez de votre visite pour découvrir également la petite ville de Sartène aux maisons pittoresques bordant d’étroites ruelles. Après avoir déambulé dans ces rues sinueuses, il est temps de s’arrêter au Musée départemental de préhistoire corse et d’archéologie, l’ancien Centre de préhistoire corse de Roger Grosjean. De nombreux vestiges récoltés durant les fouilles menées par l’archéologue y sont exposés.
Le musée ouvre ses portes toute l’année excepté les jours fériés :

  • tous les jours de 10 à 18hr de juin à septembre
  • du lundi au vendredi de 10 à 17hr d’octobre à mai

Musée départemental de Sartène
Boulevard Jacques Nicolaï
20100 Sartène
Mail : musee.sartene@corsedusud.fr

Que manger dans la région ?

Le périple ne serait pas complet sans une halte gastronomique permettant de découvrir les spécialités culinaires et les produits de terroir de la région :

  • Le prisuttu est un jambon cru salé, lavé et séché pendant minimum un an avant d’être servi avec l’apéritif ou comme entrée.
  • Le sartène est un fromage au lait de brebis ou de chèvre à pâte pressée non cuite et à l’épaisse croûte grise affiné au minimum deux mois. Si on le laisse vieillir assez longtemps, il devient un « casgiu merzu » traditionnel…. rempli d’asticots. A déconseiller aux âmes sensibles.

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