Statue à Auvers du combat de Marie-Jeanne Valet contre la bête du Gévaudan - ©Pierre Marion via Communes.com

La bête du Gévaudan : Entre mythe et réalité

Bien avant le règne de la télévision, des ordinateurs et des smartphones, nos ancêtres se réunissaient autour de la cheminée qui éclairait faiblement la pièce de séjour à la tombée du jour. C’était l’heure d’écouter les histoires racontées par les plus anciens… des histoires à faire frissonner de peur les enfants comme les adultes.
Entre légendes, faits divers et mythes, ces récits de veillées nous sont parvenus et de nombreux historiens se sont penchés sur eux afin de démêler l’imaginaire et le réel.

Aujourd’hui, nous vous proposons de suivre les traces de la Bête du Gévaudan qui a terrorisé toute une région au 18ème siècle.

Un peu d’histoire

La préhistoire

Le Gévaudan correspondant approximativement à l’actuel département de la Lozère est une province historique de la France.
De nombreux mégalithes témoignent d’une forte occupation de la région dès le néolithique.
Lorsque les peuples d’origine celtique et issues des civilisations de Hallstatt et de La Tène migrent durant le 1er millénaire avant JC vers l’Europe de l’Ouest, les Gabales s’installent dans le pays du Gévaudan à qui ils donneront leur nom. Ils choisissent d’établir leur capitale à Anderitum, actuelle commune de Javols.

Les Romains

Durant la Guerre des Gaules menée par Jules César, les Gabales se rangent aux côtés du chef arverne Vercingétorix pour tenter -en vain- de repousser les envahisseurs.
Le Gévaudan est alors intégré à la province romaine de la Gaule Narbonnaise.
Durant la période gallo-romaine, la région profite de la « Pax Romana ». La ville d’Anderitum située le long de la voie reliant Lugdunum (Lyon) à Segodunum (Rodez) se développe rapidement tandis que d’autres cités dont Banassac et Grèzes prennent également de l’importance.
Les fouilles ont permis de découvrir les vestiges d’imposantes villae, signes de l’attrait de la région pour les riches Romains qui viennent déjà prendre les eaux à Bagnols-les-Bains et à La Canourgue.

Profitant de l’affaiblissement de l’empire romain miné par des guerres civiles et des complots pour le pouvoir, les peuples germaniques effectuent des raids dans ses provinces éloignées dès le 3ème siècle de notre ère.
Les Alamans menés probablement par le roi Chrocus 1er s’emparent et pillent Anderitum, forçant ainsi les habitants à se réfugier dans la cité fortifiée de Grèzes qui est à son tour assiégée.
Or, au même moment, l’évêque Privat chargé d’évangéliser les Gabales vit en ermite dans une grotte située sur le Mont Mimat (près de Mende).
Les Alamans qui tentent depuis deux longues années de faire plier les Grézois prennent Privat en otage. Celui-ci préfère se sacrifier que de livrer ses compatriotes aux Barbares.
Devant l’échec de leur stratagème, les Alamans se retirent non sans avoir torturé et laissé pour mort leur otage, en l’an 255.
Privat décède peu après et est enterré au pied du Mont Mimat où une première église est édifiée, peut-être à l’emplacement de l’actuelle cathédrale Notre-Dame et Saint-Privat de Mende.

Mende profite du flux de pèlerins venus se recueillir devant l’ermitage de Saint-Privat pour se développer. Parallèlement, Anderitum connaît un destin inverse. Peu à peu désertée, elle se transforme en cité agricole.

Les Francs

Après la chute de l’Empire romain, les Wisigoths, un autre peuple germanique originaire de la Mer Noire, s’emparent du Gévaudan mais sont rapidement refoulés par les Francs.
Tandis que les Wisigoths ne conservent que la Septimanie (province de Narbonne), le Gévaudan est intégré au royaume franc mérovingien de l’Austrasie fondé en 511, suite au partage du royaume de Clovis entre ses fils.
Après avoir connu plusieurs épisodes tragiques dont le passage dévastateur des Sarrasins en 732, le Gévaudan revient dans l’escarcelle des Francs sous le règne de Pépin-le-Bref, fondateur de la dynastie carolingienne.

Le fils de Pépin-le-Bref, Charlemagne, réorganise l’administration de son vaste territoire et le divise en « missatica », des circonscriptions regroupant plusieurs comtés ou pagi et contrôlées par deux « missi dominici », un laïc et un membre du clergé, chargés de signaler d’éventuels abus ou dysfonctionnements. Les comtés sont eux-mêmes subdivisés en vigueries qui sont au nombre de huit pour le Gévaudan.
Comme les autres pagi, le Gévaudan est gouverné par un comte nommé par Charlemagne et rémunéré en partie par des terres et en partie par les frais de justice.
Il doit faire respecter les décisions de l’empereur et, en contrepartie de sa charge, il peut lever une troupe armée, présider le tribunal et profiter de différents revenus.

Le comté du Gévaudan

Durant le Moyen-Âge, le comté de Gévaudan passe successivement entre les mains des comtes de Provence et des comtes de Barcelone. Au rythme des successions et mariages, il est morcelé en vicomtés appartenant à des seigneurs issus de familles influentes de la région.
Au début du12ème siècle, l’évêque de Mende, Aldebert III du Tournel, qui n’a qu’un pouvoir bien réduit rachète petit à petit les terres avoisinantes, propriétés du comte de Barcelone. Il fait par ailleurs construire le château-fort de Chapieu sur le Mont Mimat ce qui lui permet de prendre le contrôle de la route reliant Mende et Villefort qui rejoint le chemin de Regordane ou chemin de Saint-Gilles, trait d’union entre l’Île-de-France et la Méditerranée.
Parallèlement, Aldebert entretient des relations courtoises avec Louis VII, roi de France, à qui il rend hommage ce qui lui permet d’obtenir une « Bulle d’Or », un acte accordant à perpétuité à l’évêque et à ses successeurs les pleins pouvoirs politiques et de justice sur l’ensemble du Gévaudan.

A partir du 14ème siècle, un acte de paréage assure une égalité de droits et une possession en indivision du Gévaudan entre le roi de France représenté par les sénéchaux de Beaucaire et l’évêque de Mende. Si Mende reste le fief de l’évêque, c’est à Marvejols que le roi établit sa capitale administrative. Le reste du Gévaudan devient « terre commune » et est administré par les huit baronnies.

Lorsque la province du Gévaudan est intégrée dans le Languedoc, elle est représentée aux États de Languedoc par l’évêque, des membres du diocèse, un baron nommé pour un an et les consuls des villes de Mende et de Marvejols.

Le Gévaudan fait partie du Languedoc jusqu’à la création des départements, après la révolution de 1789.

La plus grande partie de l’ancienne province est incluse dans la Lozère. Seul le canton de Saugues est intégré à la Haute-Loire. En revanche, les villes de Villefort et de Meyrueis qui ne faisaient pas partie du pays du Gévaudan sont ajoutées à la Lozère.

La Bête

Les premières victimes

C’est peu avant la révolution et donc avant la création du département de la Lozère que le Gévaudan devient le théâtre d’attaques meurtrières.
Nous sommes en juin 1764 lorsqu’une femme originaire du petit village de Langogne est attaquée par une bête.
A cette époque, des rumeurs concernant des attaques contre des êtres humains circulent déjà dans le Dauphiné. On parle d’un loup de grande taille, à la tête énorme et surmontée d’une touffe de poils. Se pourrait-il que cet animal se soit aventuré jusque dans le Gévaudan ?

Très vite, la « Bête du Gévaudan » fait une nouvelle victime. Une jeune fille habitant Saint-Etienne-de-Lugdarès est retrouvée morte. Selon les constatations de l’époque, elle a été tuée par la « bête féroce ».
Il n’est cependant pas impossible que d’autres victimes ont précédé ce décès sans toutefois avoir été réellement recensées.

A partir du mois d’août, les attaques se multiplient dans les environs de la Forêt de Mercoire, un vaste espace boisé situé dans le Massif central.

L’intervention des Dragons

Des chasseurs sont envoyés pour tenter de tuer la Bête mais c’est peine perdue. Le gouverneur du Languedoc, le comte de Montcan, est alors alerté. Il charge les dragons du régiment de troupes légères de Clermont-Prince d’organiser et de mener de nouvelles chasses.
La troupe est dirigée par le capitaine Duhamel et est très vite rejointe par les paysans. Malgré les nombreuses battues effectuées dans la forêt, aucune trace de la Bête n’est aperçue.
Il est fort probable que celle-ci a pris peur et a simplement changé de territoire ce qui explique que, quelques semaines plus tard, plusieurs jeunes gens sont attaqués et parfois sauvagement tués dans l’Aubrac.
Un chasseur portant secours à un jeune vacher parvient à blesser la Bête qui réussit cependant à se relever et à s’enfuir. La chasse reprend mais sans plus de succès tandis que l’animal continue à tuer sur son passage. En décembre, les autorités offrent même une récompense de 2.000 livres à quiconque tuerait la Bête du Gévaudan… Rien n’y fait !

Le mandement de l’évêque

Il faut rappeler que la région est à cette époque assez isolée et que les superstitions à mi-chemin entre la religion et le fantastique font partie du quotidien.
Il n’est donc pas étonnant que des légendes naissent autour de celle qui est surnommée la « Malebête » et qui est considérée comme un loup-garou voire le diable déguisé en humain.
Face à la multiplication des attaques et la terreur qui règne sur le Gévaudan, l’évêque de Mende réagit et lance le 31 décembre 1764 un appel à la prière et à la pénitence appelé le « Mandement de Monseigneur l’évêque de Mende »…. toujours sans succès.

Les attaques se font de plus en plus fréquentes et les autorités demandent au régiment de Dragons d’intervenir une seconde fois vers la mi-janvier 1765.
A la même époque, un jeune garçon nommé Portefaix se distingue en sauvant ses camarades des griffes et des dents de la Bête. Pour son acte de bravoure, il reçoit une récompense et une bourse qui lui permettent de faire des études et de devenir adjudant.
Au désespoir, le capitaine Duhamel propose de déguiser ses hommes en femmes afin de mieux tromper la Bête ce qui n’a d’autre effet que de faire rire le peuple. L’idée est abandonnée alors que les attaques continuent à se succéder.
Cette fois, la rumeur atteint la cour du roi qui se sent offusqué du manque de résultats des chasses. Il offre de nouvelles récompenses, la prime s’élevant désormais à près de 10.000 livres, une fortune pour l’époque.

Les paysans du Gévaudan en ont assez. Ils doivent non seulement pleurer leurs proches, victimes de la Bête, mais également endurer la présence des dragons qui n’hésitent pas à traverser les champs à cheval ou à mal se comporter dans les villages.

Espérant en même temps en finir avec la Bête et redorer son blason, Duhamel organise une immense battue réunissant 20.000 hommes le 3 février 1765.
La Bête leur échappe une nouvelle fois et continue son carnage.

Le marquis Denneval

On fait alors appel à un chasseur spécialisé dans la traque des loups en Normandie, Jean-Charles-Marc-Antoine Vaumesle Denneval.
Fort de son expérience et de son impressionnant tableau de chasse – il se vante d’avoir tué plus de 1.200 loups- le marquis Denneval accompagné de son fils Jean-François pense pouvoir régler le problème rapidement mais il doit à son tour déchanter.
Afin de ne pas effrayer la Bête, il demande alors aux troupes de Duhamel de s’en aller. Les victimes se multiplient et presque chaque jour, des enfants ou des jeunes femmes sont retrouvés morts.
Denneval affirme qu’il ne s’agit pas d’un loup, ce qui pourrait expliquer son échec. Il poursuit cependant les traques sans plus de résultat que les nombreuses tentatives souvent loufoques effectuées par les personnes attirées par la récompense.
Les mésaventures répétées découragent de nombreux chasseurs tandis que les étrangers ne manquent pas de railler la France tenue en échec par un seul loup.
Les hypothèses se multiplient. Y aurait-il plusieurs bêtes dans le Gévaudan ?
Denneval qui est arrivé sûr de lui est dorénavant jugé arrogant par les familles nobles. Il organise plusieurs battues coup sur coup et se rapproche chaque fois de la Bête sans parvenir à la déloger.

L’infortune de Denneval parvient aux oreilles du Roi qui décide d’envoyer son porte-arquebuse, François Antoine. Celui-ci arrive en Gévaudan le 20 juin 1765 et, diplomatiquement, parvient à se faire accepter à la fois par la population et par Denneval qui est pourtant dorénavant sous ses ordres.
La mésentente s’installe cependant entre les deux hommes probablement en raison de nouveaux échecs mais surtout du mauvais temps et du paysage accidenté de la région.
Denneval plie bagage, laissant Antoine seul face à la Bête.

La fausse traque des Chazes

Le 20 septembre de la même année, François Antoine déclare avoir tué la Bête dans les bois appartenant à l’abbaye des Chazes après une traque organisée par les garde-chasses avec l’aide de tireurs et de chiens.
L’animal est autopsié par un chirurgien qui certifie qu’il s’agit bien de la Bête. Il affirme que les blessures relevées sur son corps correspondent bien à celles qui ont été faites au cours des différents affrontements entre la Bête du Gévaudan et ses victimes.
Or plusieurs anomalies sont décelées dans ce rapport d’autopsie. Certains témoignages ne coïncident pas avec la présence -ou l’absence- de cicatrices et le nombre de dents fait penser à un animal trop jeune pour être la Bête ou à un animal souffrant d’une malformation. De plus, aucun reste humain n’est retrouvé dans l’estomac. Enfin, le lieu où aurait été tuée la Bête est très voire trop éloigné de son actuel terrain de chasse.
Le doute s’installe d’autant plus que de « fausses victimes » sont appelées à témoigner, peut-être sous la contrainte, lorsque les autorités demandent des éclaircissements pour identifier formellement le loup.
Il semble aujourd’hui vraisemblable que François Antoine ait inventé délibérément cette chasse pour se débarrasser d’une mission gênante et trop coûteuse ou ait été manipulé afin de calmer les esprits et de redonner confiance au peuple.

Malgré les suspicions qui pèsent sur lui, François Antoine quitte la région acclamé par le peuple reconnaissant envers son « libérateur » tandis que la dépouille de ce qu’il affirme être la Bête du Gévaudan est exposée à Versailles.

Le retour de la Bête

Moins d’un mois plus tard … la Bête recommence à tuer dans le Gévaudan mais le roi ne réagit plus …. pour lui la Bête est morte, il n’est donc pas nécessaire de porter secours aux habitants.
La peur se réinstalle dans la région qui est à présent livrée à elle-même. Plus de chasseurs, plus de grandes battues, même la presse est devenue muette et les nouvelles victimes ne méritent même pas un entrefilet dans les journaux.
Les villageois du Gévaudan s’organisent … ils laissent les animaux dans les étables et gardent leurs armes à portée de main.
Durant toute l’année 1766, la Bête continue à tuer dans la région. Il est difficile de dénombrer les victimes car plus personne, en dehors des habitants du Gévaudan ne s’intéresse à cette affaire.
Nous voilà au printemps 1767 après un hiver particulièrement rude. La Bête recommence à tuer de plus belle. Les autorités empoisonnent des cadavres de chiens afin d’attirer et de tuer l’animal meurtrier…. Près d’une centaine de loups auraient succombé durant cette campagne mais la Bête probablement trop intelligente évite soigneusement ce piège.
Des pèlerinages sont organisés à La Chapelle Notre-Dame d’Estours mais l’animal frappe à nouveau le 17 juin et tue la jeune Jeanne Bastide à Lesbinières.

La fin du cauchemar

La malheureuse est probablement sa dernière victime. Après ce nouveau meurtre, le marquis d’Apcher organise une énième chasse le 19 juin à proximité du village d’Anvers. Les chasseurs traquent la Bête, Jean Chastel originaire de la Besseyre arme son fusil et tire, tuant sur le coup l’animal qui a semé la peur et le désespoir pendant près de trois ans.

La mort de la Bête est à l’origine de nombreuses histoires … l’herbe sur laquelle elle est morte serait rouge … la bête aurait attendu que le chasseur ait fini de prier ….. Selon les rumeurs, la balle qui l’a tuée avait été fondue avec une médaille de la Vierge et bénie par un prêtre !
Toujours est-il que l’autopsie confirme qu’on est bien en présence de la Bête puisque des restes d’origine humaine sont retrouvés dans son estomac.
Le rapport semble également l’identifier comme un loup bien que ses proportions et son aspect soient hors normes.
La bête mal empaillée est, malgré la puanteur qu’elle dégage, transportée à Paris où elle est finalement enterrée dans la propriété de Mr de la Rochefoucauld après avoir été examinée par Monsieur de Buffon, naturaliste renommé.

Le Gévaudan n’a plus connu d’attaques de la Bête qui est donc vraisemblablement morte ce 19 juin 1767. Mais est-ce que ses secrets sont morts en même temps qu’elle ? C’est loin d’être sûr.

Depuis cette lointaine époque, beaucoup d’encre a coulé pour écrire l’Histoire de la Bête du Gévaudan qui a tué à plus de cent reprises et qui garde encore et toujours de larges parts d’ombre.

La bête du Gévaudan : Entre mythe et réalité
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