château des Rohan à Saverne - ©Fredy Thomas via Communes.com

Les étranges épidémies de danse de Saint-Guy

Nous avons tous déjà utilisé l’expression de « danse de Saint-Guy » pour parler d’une personne qui ne tient pas en place, qui a la « bougeotte ».

Comme la plupart des expressions qui font partie de notre quotidien, nous ne connaissons ni l’origine ni la signification précise de cette fameuse danse.

Aujourd’hui, nous vous proposons de partir à la découverte d’une étrange maladie qui a frappé des villages entiers à l’époque médiévale.
Hystérie collective, crises d’épilepsie, emprise diabolique ou contamination entraînant des spasmes musculaires … autant d’explications données à cet étrange phénomène.

Un peu d’histoire

Nous sommes en juillet 1518, à Strasbourg lorsqu’une partie de la population semble prise d’une frénésie irrésistible. Un peu partout dans les rues de la ville, des danseurs s’agitent au rythme d’une musique qu’ils semblent seuls à entendre.
Si ce phénomène n’est pas un cas isolé, l’épidémie qui frappe Strasbourg en ce début de 16ème siècle est certainement la mieux documentée. Bien entendu il faut rester prudents car la vérité a été comme toujours déformée et exagérée au fil des décennies et des siècles.

En ce temps-là, Strasbourg a déjà un long passé historique. En effet, dès le début du Moyen-Âge, la ville s’est développée notamment grâce à la présence d’un important siège épiscopal. Une première cathédrale est consacrée à la Sainte-Vierge au 7ème siècle.
Strasbourg devient ville royale à l’époque mérovingienne et obtient le statut de ville impériale à la fin du 10ème siècle lorsque le roi de Francie Orientale, Otton 1er, fonde le Saint-Empire romain germanique, en 962.
Si Strasbourg profite de la création de ce puissant empire pour se développer, elle n’a cependant pas le statut de capitale.

Au début du 13ème siècle, Strasbourg devient une ville libre au grand dam des évêques qui perdent ainsi une grande partie de leur pouvoir. La situation dégénère rapidement et un véritable conflit armé oppose les citoyens et les troupes épiscopales. Cette guerre se termine en 1262 par une victoire des Strasbourgeois lors de la « Bataille de Hausbergen ».

La ville est alors dirigée par quelques familles rivales, issues de la noblesse strasbourgeoise. Cette animosité se transforme en guerre civile et le 14ème siècle est marqué non seulement par de nouveaux affrontements mais également par les grandes épidémies de peste.
Voulant trouver un « coupable » à ces malheurs, les Strasbourgeois désignent les Juifs qui auraient, selon eux, empoisonné leur eau. Près de 2.000 d’entre eux sont massacrés le 14 février 1349.
Cet épisode dramatique de l’histoire de la ville est connu sous le nom de « Pogrom de Strasbourg ».
Parallèlement à ces événements, les différentes corporations se soulèvent contre le pouvoir en place accusé d’être trop laxiste vis-à-vis des Juifs.

Malgré ces troubles et les continuels conflits entre la bourgeoisie et la noblesse, Strasbourg continue à s’agrandir, à s’embellir et à profiter notamment du commerce fluvial et du développement de son activité bancaire.
De plus, c’est à Strasbourg que Johannes Gutenberg met au point la technique des caractères métalliques mobiles qui révolutionne l’imprimerie. Cela permet à la ville de devenir un centre culturel rayonnant durant la Renaissance.

Au début du 16ème siècle, Strasbourg est également l’une des premières villes à adopter les principes de la Réforme prônée par Martin Luther.
Les habitants de la cité sont donc ouverts au changement et sont loin d’être des villageois vivant dans un certain obscurantisme lorsque surviennent les événements qui nous occupent.

Le 14 juillet 1518

Selon les chroniques de l’époque, le mois de juillet 1518 est particulièrement chaud lorsqu’une femme (selon certaines sources, elle se serait appelée Frau Troffea mais cela n’est pas confirmé) se met soudainement à s’agiter dans tous les sens. Elle esquisse une sorte de danse et malgré les demandes de son entourage, elle ne parvient pas à s’arrêter.
Là voilà partie dans les rues de Strasbourg tout en continuant à agiter bras et jambes au point que ses pieds nus sont bientôt en sang.
Plus étrange, la femme est bientôt rejointe par d’autres citoyens, hommes, femmes, enfants, jeunes ou vieux, qui « dansent » ainsi nuit et jour. Ils ne semblent pas être en mesure de se contrôler et certains d’entre eux se sont probablement écroulés, vaincus par l’épuisement.
Difficile d’imaginer que toutes ces personnes sont atteintes d’une même maladie somme toute assez rare.

Ces faits sont néanmoins relatés par plusieurs témoins de l’époque. Les premiers textes ne font cependant état que d’une cinquantaine de « danseurs » et ne mentionnent aucun décès. D’autres écrits légèrement postérieurs aux événements parlent cependant de plusieurs centaines de malades et de dizaines de morts ce qui semble être exagéré.

Les personnes atteintes de cette transe sont rassemblées par les autorités de la villesur une place où une estrade est même construite afin qu’elles puissent continuer à danser au son de la musique.
Selon les documents de l’époque, les malades ont ensuite été conduits en pèlerinage à la « Vitsgrotte » de Saverne, une chapelle troglodytique consacrée à Saint-Vit (traduction de Saint-Guy en alsacien).
Les membres du clergé veulent ainsi « exorciser » les malades puisque l’épidémie serait, selon eux, d’origine maléfique.

Plus de vingt épisodes similaires ont été signalés un peu partout entre le 13ème et le 17ème siècles, principalement dans les contrées germaniques.
C’est ainsi qu’on parle de plus de 1.000 jeunes gens atteints de transe frénétique à Erfurt (Allemagne) en 1237 et d’épidémies identiques aux Pays-Bas, à Metz ou encore à Aix-la-Chapelle au début du 15ème siècle.

Saint Guy

Né au 3ème siècle de notre ère dans une famille de la noblesse sicilienne, Vit est élevé par une nourrice et un précepteur chrétiens, Crescence et Modeste, qui le font baptiser en secret. Le père du jeune garçon s’aperçoit que son fils se détourne de la religion polythéiste pour se tourner vers le christianisme. De rage il maltraite l’enfant et le dénonce au juge.
Crescence et Modeste viennent à son secours et s’enfuient avec lui en Italie.
Vit (ou Guy) qui est devenu un guérisseur réputé est sommé de venir en aide à la fille de l’empereur Dioclétien qu’il délivre du « mauvais esprit » qui l’habite.
Cette guérison n’empêche pas Dioclétien qui a entrepris de persécuter les chrétiens afin d’éradiquer cette religion en passe de détrôner les dieux romains d’exiger de Vit de renoncer à sa foi.
Devant son refus, il ordonne sa mise à mort et celle de ses protecteurs. Après avoir survécu plusieurs fois de façon miraculeuse, Vit décède le 19 juin 305.

Le jeune martyr devient un saint guérisseur invoqué notamment lors des épidémies de transe appelées en conséquence « danses de Saint-Guy » et pour guérir les enfants atteints d’énurésie.

A Saverne, un jeune homme dont le corps avait été découvert au 14ème siècle à proximité d’une grotte est enterré dans celle-ci. Plusieurs miracles ont lieu près de sa sépulture et une chapelle dédiée à Saint-Guy est alors construite afin d’accueillir les pèlerins. Cette histoire n’est cependant pas confirmée par un document officiel même si le pèlerinage est attesté en 1508.

Les différentes explications, au fil du temps

La possession démoniaque ou divine

Au début du Moyen-Âge, les personnes qui présentent les symptômes de la danse de Saint-Guy sont considérées comme possédées par le démon. Cette idée est encore bien vivace en Alsace au 16ème siècle ce qui pousse les autorités strasbourgeoises à ordonner de conduire les malades à la chapelle de Saint-Vit.
Une procession est alors organisée et des aumônes sont récoltées afin de s’attirer les bonnes grâces de Guy (Vit), le saint guérisseur. Selon les témoins de l’époque, la plupart des « possédés » s’en retournent guéris à la fin du service religieux.
A cette époque, on ne tente pas de trouver une raison médicale aux symptômes. Seules une malédiction ou une possession démoniaque sont envisagées et aucun traitement n’est donc cherché.
La procession et le service religieux restent donc les moyens les plus surs de guérir les malades. Il est donc vraisemblable que bon nombre d’entre eux ont été exorcisés, accusés de sorcellerie, voire brûlés ou enfermés.

Les chorées

A partir de la fin du 15ème siècle, on parle de « chorée » ou de « manie dansante » pour désigner tous les mouvements involontaires et incontrôlables d’une partie ou de la totalité du corps.
Le médecin et théologien d’origine suisse, Paracelse est le premier à jeter les bases d’une médecine moderne s’éloignant des principes du galénisme qui reposait sur les recherches de Galien de Pergame, un médecin grec du 2ème siècle de notre ère.
On lui doit plusieurs ouvrages où se mêlent philosophie, alchimie, astrologie et religion et notamment :

Paracelse décrit et analyse les chorées dans un de ses livres consacré aux maladies dites invisibles. Il estime que la Chorée de Saint-Vit est la conséquence du « pouvoir de la suggestion » et des différentes croyances religieuses. Il estime donc qu’il s’agit d’une maladie imaginaire ou d’une manière envisagée par les femmes pour se rebeller contre leurs maris.
La guérison spontanée des malades après un service religieux viendrait soutenir la thèse d’une maladie psychosomatique.

Paracelse admet cependant qu’il existe également une « chorea naturalis » due à un dysfonctionnement organique.

Ce qui est curieux c’est qu’aucune description d’un pareil trouble n’est mentionné durant l’Antiquité. De plus, au Moyen-Âge, ces épidémies semblent avoir eu lieu principalement en Europe occidentale même si des cas isolés sont signalés en Italie et en Espagne.

La Chorée de Sydenham

Cette théorie est reprise et approfondie par le médecin britannique Thomas Sydenham qui décrit une forme spécifique de chorée touchant des jeunes adolescents à l’approche de la puberté dans la deuxième moitié du 17ème siècle.

Sydenham est considéré comme l’un des pères de l’épidémiologie. Il base ses recherches sur l’étude des symptômes développés par les malades depuis leur apparition jusqu’à leur disparition. Il observe minutieusement chaque maladie dont la chorée aiguë qu’il décrit en 1685. La « Manie dansante » ou «Danse de Saint-Guy » a désormais un nom scientifique, la « Chorée de Sydenham ».

C’est également à Sydenham que l’on doit le Laudanum®, une préparation à base d’opium officinal, de safran incisé et d’alcool ou de vin de Malaga prescrite comme anti-douleur ou comme antispasmodique.

De nos jours, il est établi que la Chorée de Sydenham est une maladie infectieuse du système nerveux central qui résulte d’une infection à streptocoques et qui se caractérise par des mouvements involontaires et des contractions musculaires. Elle atteint principalement les enfants pré-adolescents.
Cependant, au 19ème siècle, cette forme de chorée qui touche les enfants est mise en parallèle avec le rhumatisme articulaire par Etienne-Michel Bouteille :

Sauvages, en parlant de la Danse de St-Guy précipitée, que nous avons désignée sous le nom de Chorée sautillante, parle d’une femme sexagénaire, attaquée de cette maladie à la suite, dit cet auteur, d’un rhumatisme sec où son sang était acrimonieux ; il employa, pour la guérison, une saignée, un purgatif, des bouillons tempérans, les laitages, etc. (…) A Montpellier, un enfant âgé de dix ans, accoutumé au vin, au café, aux liqueurs, et qui venait d’être guéri d’un rhumatisme goutteux, fut attaqué peu-à-peu d’une telle instabilité de tout son corps, que pendant deux mois, sans le savoir et malgré lui, il mouvait continuellement, hors du sommeil, le bras, la tête ou quelqu’autre partie, comme s’il eut joué (…). Il fut guéri par la saignée et les purgatifs réitérés.

(Traité de la Chorée ou Danse de Saint-Guy par E.M.Bouteille, Docteur en médecine de l’université de Montpellier – 1810)

Une cause sociale ?

Selon certains chercheurs, les épidémies de danse de Saint-Guy peuvent avoir été une réponse involontaire à un contexte social difficile. La plupart des malades sont en effet issus de classes socio-culturelles inférieures et sont confrontés à des conditions de vie difficiles. Les symptômes seraient donc d’origine hystérique et répondraient à une période de stress intense engendrant une vive émotion et un besoin irrépressible de bouger. Dans ce cas, les scènes de transe collective du Moyen-Âge et de la Renaissance ne seraient donc pas à assimiler aux chorées actuellement diagnostiquées.

La visite

La chapelle Saint Vit

La chapelle Saint Vit est située près de Saverne, une petite commune du Bas-Rhin au cœur de la forêt vosgienne et dépendant des évêques de Strasbourg.
Elle prend place au-dessus d’une grotte qui abritait déjà une chapelle appelée successivement « St Trilgen Kapelle » et « St Aurelien Kapelle » qui fait l’objet d’un pèlerinage dès le 15ème siècle.

Des malades souffrant notamment d’épilepsie et de ce qu’on appelait la danse de Saint-Guy viennent assister à un service religieux ou à un exorcisme pratiqués dans la petite chapelle, dans l’espoir d’être guéris.
Devant l’afflux des pèlerins, le clergé décide en 1818 de transférer le mobilier de cette chapelle dans la grotte proprement dite et de la dédier à Saint-Vit (ou Saint-Guy).

L’ « Association des Amis de la Grotte Saint-Vit » fondée en 1947 est chargée d’entretenir et d’organiser les différents événements qui se déroulent dans ce superbe décor.
A découvrir sur Facebook : Grotte Saint Vit

Parcours randonnée

Un circuit de randonnée est proposé aux visiteurs qui souhaitent découvrir la grotte ainsi que le jardin alpestre aménagé en terrasse qui offre une vue inoubliable sur la plaine d’Alsace.
Le parcours long de 9 kilomètres dure approximativement 2hr15 et est accessible à tous (départ à l’écluse du Canal de la Marne au Rhin).
Il passe également par le château de Greifenstein dont les ruines ont été classées sur la liste des monuments historiques en 1898.

Office de Tourisme du Pays de Saverne
37 Grand’rue
67700 Saverne
Mail : contact@tourism-saverne.fr
Site web : http://www.tourisme-saverne.fr

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